Tres Caines: guérilla et mémoire collective

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Dans les années 1980, les trois frères Castaño, des paysans du nord-ouest colombien, ont créé un groupe paramilitaire d’extrême droite pour lutter contre la guérilla. L’alliance des frères Castaño avec des politiciens, des militaires et des narcotrafiquants a favorisée le renforcement et l’expansion du groupe dans toute la Colombie.

Les affrontement entre guérilla et paramilitaires au sein du territoire rural du pays ont durée plus de vingt ans. Les victimes civiles avoisinnent les 1.2 millions de personnes: ces innocents ont connu la torture, l’expropriation violente de leurs terres. Certains ont été tués, d’autres ont disparu. Aujourd’hui, grâce au processus de «démobilisation: justice et réparation» parrainé par l’ancien gouvernement, les groupes paramilitaires sont en train de reconnaitre leurs crimes et de restituer les terres confisquées aux victimes.

RCN, une des chaines de télévision les plus puissantes en Colombie, a généré une controverse début mars 2013 avec la sortie de la série Tres Caines, qui raconte l’histoire des paramilitaires. Dix jours après sa première diffusion, deux journalistes et deux spécialistes du marketing ont créé un groupe sur Facebook dénommé Noen3Caínes [pas aux 3 Caïns]. Ce groupe vise à faire pression sur les sponsors afin qu’ils arrêtent financer la chaîne. Ce groupe considère en effet que la série fait une apologie à la violence et raconte l’histoire de la

depuis le point de vue des tueurs, faisant diparaître celui des victimes.  En moins d’une semaine, le groupe comptait plus de 5’000 membres et aujourd’hui il y en a plus de 13’000.

Suite à la création du groupe Facebook d’autres voix se sont manifestées: des associations des victimes, des ONG de gauche, des universités et des journalistes très connus ont rendu public leur désaccord avec le récit de la série. Résultat: plus de 80% des sponsors ont retiré leur publicité pendant la diffusion de la série.

Pour leur défense, la chaîne, les producteurs et le scénariste ont expliqué que Tres Caines est un essai de construction de mémoire collective qui vise à rendre visibles les victimes. Il faudrait ainsi comprendre, disent ses réalisateur, que la série est mise en scène à partir d’un point de vue à la fois historique et fictionnel.

De la réalité à la fiction, et retour

Ce phénomène de discordance produit par la série peut être étudié à partir de la sociologie de Jean Widmer. D’après ce sociologue, un discours se compose de trois éléments: l’énonciateur, qui produit un message et enfin le destinataire du message. Dans ce cas, les réalisateurs de Tres Caines sont l’énonciateur; il racontent l’histoire des groupes paramilitaires (c’est le message); quant aux téléspectateurs, ils sont en position de destinataires.

Par ailleurs, Widmer avance que tout discours, qu’il soit factuel ou fictionnel, propose un certaine perspective sur le monde. Les discours médiatiques agissent ainsi à l’échelle d’une communauté, qui peut être nationale par exemple. Ces discours permettent à cette communauté de se construire, car ils font référence au vécu des individus et des groupes qui la composent, tout comme aux traditions et aux valeurs qu’ils partagent et pour lesquelles ils luttent. On parle alors de «mémoire collective».

Qu’en est-il dans le cas de Tres Caines? Il peut arriver que la perspective proposée par le discours médiatique sur un événement ou le passé entre fortement en dissonnance avec la façon dont la communauté s’en souvient, et en particulier les témoins qui ont vécu ces moments. Ainsi, l’histoire de la Colombie est violente. Quant aux frères Castaño ils ont bel et bien existé. Face à la critique, les réalisateurs prétendent s’en être tenus à la mission des médias: donner à voir, au travers de la fiction, quelque chose de la réalité de la guérilla. Cependant, le problème ne réside pas sur la réalité de ce qui est montré, mais bien dans la façon de le montrer.

Et c’est ici qu’interviennent les familles des victimes des groupes paramilitaires. Celles-ci reprochent à la série sa construction narrative: le fait de raconter l’histoire à partir du point de vue des criminels efface l’existence des milliers de familles innocentes, qui ont souffert à cause d’une guerre qui ne les concernait pas directement.

Qui peut dire l’histoire?

Dans une interview, Maria José Pizarro, fille de Carlos Pizarro, un important leader politique assassiné en 1990, affirme que «les paramilitaires ne doivent pas être les seuls à raconter leur histoire, Cette histoire doit être racontée par chacun d’entre nous [les victimes]». À cela Fernando Gaitan, vice-président de la production de la chaîne répond qu’il s’agit simplement d’une «prise de position précipitée» puisque dans les épisodes à venir les victimes sont visibles, humanisées et que «justice sera faite».

NewImageLa mémoire collective est donc un élément d’une extrême importance pour la cohésion sociale et la constitution des collectivités, en particulier lorsqu’un pays tente de surmonter le traumatisme de la guerre civile. Cette mémoire se compose de deux dimensions: pour une part, elle restitue le vécu des témoins; d’autre part, elle résulte d’accords parfois tacites entre différents acteurs au sein de la société. La polémique autour des Tres Caines donne à voir combien le récit proposé par la série n’a pas été en mesure d’établir un accord autour de la mémoire collective. Et le désaccord ici portait sur la perspective proposée par les réalisateurs de la série (l’énonciateur) à propos de la guérilla; une perspective qu’un grande part du public (le destinataire), et notamment les victimes, ne pouvait adopter.

La controverse demeure d’actualité. La chaine a finalement préféré raccourcir la série de cinq épisodes. Le groupe Facebook continue de militer et envoie chaque jour une lettre ouverte aux sponsors qui financent toujours Tres Caines. Toutefois, la polémique a suscité la réflexion: plusieurs médias et universités ont ouvert la discussion sur la responsabilité des médias dans la façon de traiter de l’histoire et de participer à la construction de la mémoire collective.

LC

Ce post a été réalisé par Laura Calderón, étudiante en Master, dans le cadre du cours «Controverses et prises de paroles dans l’espace public» délivré à l’Institut des Sciences Sociales de l’Université de Lausanne au printemps 2013.

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