Du Today Show à la Pride Parade, Chelsea Manning fait son genre

La Pride Parade de San Francisco se tiendra le 29 juin prochain. Elle réunira les activistes des droits des personnes LGBT sous un thème rassembleur: «Colore notre monde avec fierté». Comme à l’ordinaire, différents contingents officiellement agréés défileront. Cette année pourtant, les observateurs curieux pourront distinguer, parmi les tronçons chamarrés de la manifestation, les porteurs d’une bannière ouvrée comme une effigie. Au sein du cortège, des manifestants chemineront pour défendre et représenter les couleurs, la silhouette et l’allure d’une grande absente: Chelsea Manning. Qui ne pourra pas marcher avec eux.

Enfermée dans la prison militaire de Fort Leavenworth (Kansas), Manning aura purgé au moment des célébrations de San Francisco les premiers mois d’une peine de 35 ans. Les motifs de la condamnation? Avoir délivré à WikiLeaks des documents obtenus en qualité d’agent du renseignement de l’armée américaine en Irak.

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Il faudra soumettre Chelsea Manning, maintenue confinée et soustraite aux regards, à une figuration pour faire corps avec elle au sein de la parade. Néanmoins, cette célèbre détenue est d’ores et déjà une figure publique. Ou plutôt un emblème. A elle seule, Chelsea Manning campe désormais la lutte pour la reconnaissance des identités LGBT. Récemment adoubée par le comité organisateur de la manifestation, elle détient, à titre honorifique, le statut de Grand Marshal de l’édition de 2014 et occupe une nouvelle fonction, celle d’«émissaire public» de la Pride Parade.

Une double cause en personne

Le réseau de soutien de Chelsea Manning, qui s’est empressé d’en rendre compte sur son site, engage à la mobilisation par ces mots:

Cette année, nous avons une raison supplémentaire de célébrer la Pride Parade 2014 à San Francisco: Chelsea Manning, héroïque lanceuse d’alerte auprès de WikiLeaks, a eu l’honneur de recevoir officiellement le statut de «Grand Marshal»! (11.04.2014)

Cet appel enjoué à investir la Pride Parade montre que la personne de Chelsea Manning incarne aujourd’hui une double cause: celle des transgenres et celle des lanceurs d’alerte. Or, quand le soldat Manning s’est présenté le 21 août 2013 devant la Cour martiale de Fort Meade (Maryland) pour entendre le jugement qui mit fin à son procès et le renvoya en prison, il était un homme répondant au nom de Bradley.

09 THEPHOTOPar ailleurs, et malgré ses demandes répétées depuis son incarcération, l’armée américaine ne lui a toujours pas accordé le droit d’entreprendre la thérapie hormonale qui féminiserait son corps – souvenons-nous que la vie des personnes homosexuelles dans l’armée américaine a été régie jusqu’en 2011 par loi du «Don’t ask, Don’t tell» («ne demandez pas, ne parlez pas»). Enfin, si, par décision judiciaire, Bradley Manning a pu le 23 avril 2014 prendre légalement le prénom de «Chelsea», selon l’état civil, il est toujours de sexe masculin.

Comment alors Chelsea Manning a-t-elle pu conquérir son existence, performer une identité de genre reconnaissable et reconnue par autrui, devenir une figure publique emblématique puis un vecteur de l’action politique?

Le Today Show, lieu de naissance de Chelsea Manning

Répondre à ces questions nécessite de remonter au 22 août 2013, date à laquelle Chelsea Manning – par l’intermédiaire de Today Show de NBC – est née. Ce jour-là, Bradley Manning, en détention, fait savoir dans un communiqué de presse remis à la chaîne de télévision qu’il se sent avoir toujours été une femme. Et il demande désormais à être désigné sous le prénom de «Chelsea».

Cette auto-déclaration identitaire de genre est en réalité proférée par la journaliste du Today Show: alors qu’elle s’entretient avec l’avocat de Manning, elle lit un extrait du communiqué. Pendant un court instant, la journaliste se fait donc la porte-parole de Manning. Par sa voix, le monde entier apprend que Manning est un transsexuel H→F.

Une fois la demande transmise, la journaliste et l’avocat poursuivent l’entretien en se référant à Manning au féminin. Premiers destinataires de sa demande, tous deux répondent favorablement à son interpellation publique, donnant du crédit à son auto-désignation identitaire. C’est ainsi qu’un plateau de télévision se transforma en la scène locale d’une transition de genre.

Agitation sur Wikipédia: Manning, Bradley ou Chelsea?

Mais l’annonce de Manning eut des effets, durables, bien au-delà de cette scène restreinte. Ainsi, au sein de la scène globale qu’est l’encyclopédie en ligne Wikipédia, les contributeurs débattirent, parfois avec acharnement, de l’opportunité de renommer la page de l’article intitulé «Bradley Manning» pour consacrer sa féminité nouvellement acquise.

Dans la plateforme anglophone de Wikipédia, qui compte le plus grand nombre de participants, une première discussion débuta le 22 août 2013, pour prendre fin une dizaine de jours plus tard. Le débat fut vif. Les opposants au déplacement l’emportèrent: la pratique de nomination dominante au sein des médias américains et anglais de référence faisait foi. A ce moment, Manning était encore communément connu sous le prénom de «Bradley» dans l’espace public anglo-saxon. Il fallait s’en remettre à cette identification. Cependant, à la faveur d’une seconde discussion, la page passa dès le début octobre 2013 au titre de «Chelsea Manning»: ce nom propre avait alors acquis une reconnaissance publique, maints médias l’usant maintenant pour faire référence à Manning.

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Portrait officiel de Chelsea Manning par Alicia Neal

Avant le Today Show du 22 août 2013, parmi les habitants du monde que nous connaissons en commun, l’on pouvait dénombrer et identifier un certain Bradley Manning. Transformant l’identité de genre du soldat américain, l’émission de télévision donna naissance à Chelsea Manning. L’existence de Chelsea Manning fut ensuite reconnue par de nombreux locuteurs: des journalistes, les contributeurs anglophones de Wikipédia, les membres du réseau de soutien de Manning, etc. Manning elle-même, avec l’aide de plusieurs artistes, dessina son portrait pour donner un visage au porteur du prénom «Chelsea». Qui en devint d’autant plus reconnaissable.

Tant que ce nom propre sera énoncé et repris dans le langage, tant que le corps auquel il réfère sera représenté, l’identité de genre que «Chelsea Manning» re-présente constituera un fragment de notre expérience du monde. Hormis pour les visiteurs de la Wikipédia francophone: reproduisant peu ou prou le monde tel qu’il est figuré par les médias français, Chelsea Manning n’y existe toujours pas – à ce jour, elle demeure «Bradley».

Dans le cinémascope de Chelsea Manning

Ayant trouvé une issue heureuse dans l’espace public, l’annonce de Manning au Today Show aura profondément transformé notre monde de référence. Plus précisément, son annonce s’est diffractée dans l’espace public en produisant des recompositions politiques dont les lignes de fracture suivent les contours des communautés linguistiques et nationales. Comment cela a-t-il été possible?

Ac3 rEn réalité, Chelsea Manning a transformé sa prison en une cabine de projection de sa propre image. Bien qu’encadré par de hauts murs, ce cinémascope a ouvert le champ à une mise en perspective de perspectives, ou, pour le dire autrement, à un jeu de miroirs infini. Car l’écran où cette figure se réfracte a la taille, l’épaisseur et la profondeur cristallines de l’espace public. C’est d’ailleurs pourquoi le genre troublant de Manning fonctionne aussi comme un révélateur des formes, plurielles, que prend le sens du juste dans nos démocraties.

Wikipédia est constitué d’un ensemble de communautés linguistiques indexées à des espaces nationaux de facture politique plus ou moins libérale. Les activités rédactionnelles qui s’y déploient sont soutenues par une infrastructure normative variée et complexe, qui organise la participation collective. Projetée au sein de cette scène universelle et néanmoins hétérogène, la figure de Chelsea Manning jette une lumière crue sur la façon différenciée dont l’encyclopédie fait place aux droits subjectifs. Des droits dont la Pride Parade 2014 de San Francisco va porter avec fierté le drapeau bigarré.

FM

Fabienne Malbois est docteure en sociologie et responsable d’une recherche FNS sur les scandales et les figures publiques, menée actuellement de l’Université de Lausanne. Son post sur Chelsea Manning est tiré d’une enquête qu’elle a effectuée avec Léonore Cabin, qui prépare une thèse de doctorat sur WikiLeaks. Après sa parution française, ce post a fait l’objet d’une traduction anglaise sur Public Seminar, le blog de la New School for Social Research (New York), avec lequel sociopublique a noué une collaboration.

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