Contamination: retour sur l’affaire Séralini

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Le 19 octobre 2012, au terme d’un mois de polémique, le verdict tombe. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) écrit:

Après examen, les experts du GECU [Groupe d’expertise collective d’urgence] considèrent que les conclusions avancées par les auteurs sont insuffisamment soutenues par les données présentées dans cette publication. […] Par conséquent, les experts concluent que les résultats de l’étude tels que publiés aujourd’hui ne sont pas de nature à remettre en cause les conclusions des évaluations précédentes sur le maïs NK603 et sur l’herbicide ROUNDUP. (Avis du 19.10.2012)

L’ANSES, tout comme le Haut Conseil des biotechnologies (HCB), invalide les conclusions relatives à l’étude controversée du biologiste Gilles-Éric Séralini sur la toxicité du maïs OGM NK603 et du Roundup. Le scientifique, qui se disait déjà victime d’une «entreprise de salissement de l’individu» (Le Monde, 24.09.2012), voit alors sa crédibilité d’autant plus mise à mal.

De scientifique reconnu à «charlatan»

Avant cette affaire, Séralini demeure – du moins en France – un scientifique reconnu et investit de longue date dans l’étude des OGM. Ainsi, il fonde en 1999, avec Corinne Lepage, le Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique (CRIIGEN). De 1998 à 2007, il fait partie de la Commission du génie biomoléculaire chargée d’autoriser les OGM. En 2008, il est nommé chevalier dans l’ordre national du Mérite pour l’ensemble de sa carrière en biologie.

Toutefois, au plus fort de l’affaire, ce que l’on retient de l’homme découle plus des critiques que des éloges formulés à son égard. Des critiques que rapporte d’ailleurs Libération: «le chercheur serait un anti-OGM notoire, son procédé – s’appuyer sur un hebdomadaire, un livre et deux films – nuirait au débat scientifique» (19.10.2012). Contrepoints, le site libéral d’information en ligne ira même jusqu’à parler de «charlatanisme » (25.10.2012) pour qualifier les manquements de Séralini à l’éthique scientifique. Et Le Figaro (15.01.2013) questionnera son intégrité professionnelle en relatant sa possible relation avec Invitation à la vie, décrite par le quotidien comme «une secte guérisseuse pseudo-catholique», suivant un rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les sectes.

L’expertise, ainsi que son auteur, se retrouvent donc malmenés. Mais ils ne seront pas les seuls à subir la charge critique.

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source: Sustainable Pulse

La communauté scientifique décrédibilisée

En réalité, l’ensemble de la communauté scientifique se retrouve entaché par cette affaire. Quel que soit son dénouement, la controverse a créé une rupture de confiance entre le public et les chercheurs, comme le souligne François Houlier, président-directeur général de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA):

Le poison de la peur et du doute est ainsi instillé. La peur chez les consommateurs: l’impact de cette étude […] s’est traduit dans un récent sondage selon lequel huit Français sur dix s’inquiètent de la présence éventuelle d’OGM dans leur alimentation. Le doute, aussi, vis-à-vis de la recherche publique qui ne remplirait pas sa fonction […] L’effet est immédiat: une défiance accrue envers «le système» dans son ensemble. (Libération, 4.10.2012)

Or, il est possible de décrypter le déroulement de l’affaire à partir du concept de «contamination» proposé par le sociologue Ari Adut. D’après cet auteur, lorsqu’une transgression est publicisée, son impact ne se répercute pas seulement sur l’accusé; il peut aussi s’étendre aux personnes et aux institutions qui lui sont associées, celles-ci subissant à leur tour des effets collatéraux.

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source: gmseralini.org

Ces contaminations sont d’autant plus exacerbées que la position de l’offenseur est élevée dans la hiérarchie, puisqu’il s’érige alors en une sorte de modèle éthique pour la communauté. C’est le cas ici, Séralini étant un chercheur reconnu, il est rattaché à l’élite de la communauté scientifique. Une communauté représentée comme un modèle d’intégrité et dans laquelle le public a initialement placé sa confiance. En publiant une expertise sous-entendant que des maïs dangereux pour la santé auraient été testés et approuvés par des instances scientifiques, Séralini ébranle cette confiance. La morale scientifique est remise en question, et sa réputation entachée par un doute: n’y aurait-il pas eu conflits d’intérêts? Des conséquences que déplorent de nombreux chercheurs: «Nous sommes profondément choqués de l’image de notre communauté que cette polémique [sur les OGM] donne aux citoyens» (Le Monde, 14.11.2012).

L’étude est à présent désavouée, mais le mal est fait. La communauté scientifique a perdu de sa crédibilité auprès du public. Mais elle peut se consoler. Dans ce processus de contamination, elle ne sera pas seule. En effet, les supports médiatiques ayant soutenu l’étude et permis à sa diffusion se retrouvent à leur tour sévèrement questionnés.

Une revue fiable?

Cela commence avec la revue américaine Food and Chemical Toxicology (FCT) qui a publié l’étude. Une prestigieuse revue scientifique dans laquelle chaque article doit au préalable être scrupuleusement contrôlé et validé par des pairs (peer review). À priori, l’expertise de Séralini semblait assez sérieuse pour être publiée. Cependant, une fois les lacunes de l’analyse relevées, de nombreuses incompréhensions ont été formulées au sein de la communauté scientifique, comme le confie Gérard Pascal, ancien toxicologue spécialiste des OGM:

Toutes ces lacunes sont rédhibitoires pour une étude scientifique. C’est pourquoi je ne comprends pas que ces travaux aient été publiés dans la Food and Chemical Toxicology, une revue très sérieuse qui rend obligatoire la relecture par les pairs. (Le Monde, 20.09.2012)

Une incompréhension qui laisse place à la réprobation, FCT se retrouvant alors «fortement critiquée dans cette affaire» (Le Temps, 21.11.2012). Ainsi, si l’on en croit Le Monde (20.11.2012), des pressions s’exercent depuis novembre sur son éditeur pour qu’il se rétracte et retire de sa revue l’article sulfureux. On réclame ainsi, selon les termes du quotidien, l’«excommunication, au sens propre, de l’hérétique!». Ou, pour le dire autrement, l’exclusion de Séralini hors du champ de crédibilité scientifique.

Le Nouvel Observateur? Un «poison»!

Le Nouvel Observateur, quant à lui, aussi fait l’objet d’attaques virulentes suite à la parution de son article exclusif, titré «Oui, les OGM sont des poisons!» (20.09.2012). Une parution très rapide… trop rapide pour ses confrères journalistes, puisque qu’elle est dévoilée avant même qu’une contre-expertise ait pu être livrée.

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source: Contrepoints

Le site Contrepoints (5.11.2012), on le voit ci-dessus, sera particulièrement critique face à ces méthodes qu’il juge indignes d’un journalisme scientifique. Il mentionnera d’ailleurs que, «fait rare, des syndicats et des associations de journalistes se sont élevés contre ceux de leurs confrères», afin de mieux se distancer de ce type de journalisme, qui privilégie le scoop à l’information. Ce que relève aussi Sylvestre Huet, journaliste à Libération, qui s’interroge:

Y avait-il urgence à écrire sur cette étude? A mon sens, non, pour faire un beau travail de journaliste scientifique, il faut savoir prendre le temps. (blog L’infoOGM à la loupe, 18.11.2012)

La sociologie d’Adut a permis de mettre en lumière une double contamination. Car si la communauté scientifique est la première à être touchée, le champ journalistique subit également des effets collatéraux – déclenchés là aussi par des pairs – la crédibilité des journalistes étant également remise en question.

RF

Ce post a été réalisé par Romaine Florey, étudiante en Master, dans le cadre du cours «Controverses et prises de paroles dans l’espace public» délivré à l’Institut des Sciences Sociales de l’Université de Lausanne au printemps 2013. Il fait suite à une précédente contribution sur le même thème.

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