RTSreligion sous la loupe

À l’heure où les enjeux religieux marquent l’actualité et où le service public est en danger, RTSreligion fournit des clefs de lecture décisives pour penser la diversité de notre société. Un sociologue lance une enquête pour saisir au plus près le travail de ces journalistes.

Le débat autour de No-Billag a quelque chose d’apocalyptique. Et l’on comprend pourquoi. La qualité de notre espace public dépend des médias que nous nous donnons. Qu’arriverait-il si l’on mettait fin au service public de la RTS ? Comment gérer la pluralité qui caractérise notre pays si l’on se prive de ce trait d’union entre les communautés qui composent la Suisse ? L’heure est grave.

Ce débat n’est pas sans en rappeler un autre qui s’est joué en 2015. La direction de la RTS décidait alors de tailler dans le budget des émissions religieuses. Une mobilisation populaire forte de 25’000 signatures avait obligé les partenaires à s’asseoir à la table des négociations. Ce qui permit aux journalistes de RTSreligion de sauver l’essentiel de leur mission: informer le large public sur l’actualité religieuse et la décrypter. Sans surprise, les arguments mobilisés hier font retour aujourd’hui. Car l’information ne se réduit pas à un produit de consommation; elle est aussi un moyen décisif à travers lequel nous, citoyens, appréhendons et valorisons la diversité qui caractérise notre pays.

À cet égard, le travail de RTSreligion est essentiel au moment où la pluralité religieuse interroge notre société. Ses journalistes nous aident à décrypter l’actualité, à donner du sens à des éléments culturels qui nous échappent, alors que nous sommes toujours moins nombreux à fréquenter un lieu de culte. Dans les lignes qui viennent, j’aimerais expliquer pourquoi ce type de journalisme est important, et en quoi il intéresse le sociologue que je suis. Je le ferai en revenant sur la façon dont RTSreligion retravaille nos évidences à l’égard des religions. Pour cela, je passerai en revue trois rapports qui caractérisent le travail de ce média, autant de lieux où s’exercent des forces contradictoires : le rapport au public, aux Églises historiquement reconnues et aux collègues journalistes.

Le religieux: peu évident pour le public

Nos contemporains ont pris beaucoup de distance avec la religion, en particulier avec le christianisme. Le religieux, les confessions, les croyances – tout cela apparaît comme exotique au citoyen lambda. C’est d’autant plus vrai si ce citoyen est urbain et s’il n’a pas reçu d’éducation religieuse. Deux chiffres suffisent à illustrer le propos : en 2015, 23,1% des habitants de Suisse se déclarent «sans appartenance religieuse»[1]; en 1970, ils étaient 1,2%. Cette distance marque un désintérêt pour la religion. Celle-ci semble peu évidente pour une part considérable de la population. Difficile de comprendre l’importance du sujet, lorsqu’il n’en a pas pour soi, sur le plan personnel. Difficile de comprendre le sujet tout court : il est trop éloigné de ses préoccupations personnelles, et les connaissances pour l’appréhender font défaut.

C’est ici qu’intervient RTSreligion. Ce média traduit l’actualité et la culture religieuses pour un public peu familier de ces enjeux, des auditeurs ou des spectateurs qui ne saisissent pas vraiment ce qui est en jeu. Ainsi, RTSreligion retravaille nos évidences sur le religieux et les religions. Elle fournit des clefs de lecture pour comprendre des éléments centraux de notre histoire, c’est-à-dire d’où nous venons. Mais ces clefs permettent aussi de faire sens de la façon dont notre culture s’est construite au contact d’autres cultures – ce qu’elle continue de faire. Et cela nous permet d’envisager, en citoyens, comment nous rapporter à cette diversité, c’est-à-dire décider, de façon informée, où nous souhaitons aller.

Un partenariat historique

Ces clefs de lecture sont le fruit d’un service que les Églises reconnues offrent à la population helvétique, en collaboration avec la RTS. Ce partenariat œcuménique (catholique romain et réformé[2]), unique à la Suisse romande, a plus de cinquante ans. Cette réalisation historique ne sort cependant pas indemne des transformations actuelles de notre paysage religieux. Dans la Suisse des années 1960, le protestantisme et le catholicisme étaient incontournables, tant en regard du nombre de fidèles que de la centralité de leurs institutions. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, et cela se répercute sur le partenariat.

Ces transformations ont un effet sur la façon dont les Églises reconnues conçoivent leur présence dans la société. Vont-elles continuer de soutenir un journalisme dont la mission est de restituer les enjeux de l’actualité religieuse pour le large public? Vont-elles plutôt miser sur des canaux permettant de faire la promotion de leurs activités ecclésiales? L’enjeu est de taille. Il se répercute sur la mission de RTSreligion. Les Églises seront-elles en mesure de financer ce service offert à la collectivité, alors que leurs finances s’amenuisent?

Par ailleurs, ce partenariat remonte à une époque où les deux confessions chrétiennes résumaient à elles seules le paysage religieux helvétique. Aujourd’hui, la sphère religieuse est bien plus diverse. Quel statut donner dès lors au judaïsme, à l’islam ou au bouddhisme? Ces religions possèdent-elles des institutions suffisamment solides et représentatives pour être en mesure d’intégrer le partenariat?

Une affaire de déontologie

Les compétences des journalistes de RTSreligion sont reconnues par leurs collègues travaillant dans d’autres rédactions du service public. Cette reconnaissance n’était pas acquise lorsque le partenariat a débuté: à l’époque les chroniques étaient rédigées par un pasteur ou un prêtre. On est progressivement passé de la figure du ministre, à celle de l’informateur religieux, puis à celle du journaliste spécialisé. Ce passage ne s’est pas fait tout seul: les collaborateurs des émissions religieuses ont acquis un savoir-faire et une déontologie journalistiques. Mais cette réputation n’est pas à l’abri de la critique.

Il arrive que la proximité des collaborateurs de RTSreligion avec les Églises fasse débat quant à leur indépendance. La question se pose ainsi: si les Églises financent leurs salaires, ces journalistes sont-ils vraiment indépendants? La réponse est pour une large part empirique. Elle se vérifie à la qualité des émissions que réalise ce média et aux sujets qu’il aborde.

À l’inverse, cette proximité avec les institutions religieuses peut se révéler un atout. Elle offre à ces professionnels une solide connaissance du terrain et un accès privilégié aux acteurs. C’est un avantage de taille par rapport à des collègues dont le religieux ne constitue pas la spécialité. Connaître le domaine permet d’éviter de donner la parole à des interlocuteurs qui, en réalité, ne représentent qu’eux-mêmes, même si le propos promettait de belles étincelles à l’antenne. Mais il y a un autre atout: le temps, c’est-à-dire le fait de maîtriser les dossiers et leur histoire. Cette compétence permet aux collaborateurs de RTSreligion d’éviter certains dérapages que génère un journalisme qui réagit au direct sans recul historique.

Finalement, la critique de la proximité oublie parfois que ces journalistes du religieux couvrent des dossiers que les Églises préféreraient laisser dans l’ombre. Leur déontologie les conduit à aborder des sujets aussi sensibles que la désaffection des paroisses protestantes, les cas de pédophilie parmi le clergé catholique, ou certaines dérives en milieu évangélique.

La loupe du sociologue

Trois lieux où se jouent des tensions: l’un relatif au public, l’autre aux liens avec les institutions religieuses, le dernier propre à la pratique journalistique. Les identifier n’ôte rien au travail essentiel que produit RTSreligion sur nos évidences en matière de religieux. Ces nuances permettent de restituer le tableau dans sa complexité, même si le portrait a été brossé à grand trait. Surtout, elles appellent à poursuivre l’investigation. On l’a vu, ce partenariat entre Églises reconnues et service public revêt une grande importance pour penser la diversité de notre pays. Pourtant, et de façon étonnante, ce média n’a jamais donné lieu à une enquête menée par des chercheurs en sciences humaines ou sociales.

C’est pourquoi, au cours des mois à venir, j’aurai l’occasion d’observer de près le travail de ces journalistes. J’essaierai de restituer comment ils et elles mettent en œuvre, au quotidien, un «art de la distance»[3]. Cet art leur permet d’aborder des sujets complexes qui marquent notre actualité. Et cela tient en grande partie à leur façon de négocier leurs rapports entre leur public, les Églises qui les mandatent, et leurs collègues du service public. Ma loupe de sociologue tentera de saisir comment RTSreligion retravaille nos évidences en matière de religieux. Pour autant que l’issue des votations du 4 mars prochain permette à la RTS de continuer à exister et de remplir sa mission.

PGz

Ce post est initialement paru sur le site SoutenonsRTSreligion.info.

Illustration: © © CC Lws & Clrk, IMG_6683

[1] Office fédéral de la statistique, «Religions», consulté le 14.02.2018.

[2] L’Église catholique-chrétienne, bien que reconnue, ne fait pas partie de ce partenariat. Sur ces organismes de droit public, voir l’article de C. Winzeler, «Églises nationales» du Dictionnaire historique de la Suisse, 03.09.2014, consulté le 15.02.2018.

[3] D. Hartmann, «Religion et radio-télé: l’art de la distance», Le Courrier, 06.09.2013.

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