Streep vs Trump. Really?

«Toutes les personnes présentes dans cette salle appartiennent au segment à présent le plus dénigré de la société américaine […] Si vous les mettez tous dehors, vous n’aurez plus rien à regarder, à part du football américain et des arts martiaux mixtes – ce qui n’est pas de l’art.» Nous sommes le 8 janvier 2017, lors de la cérémonie des Golden Globes Awards. Meryl Streep s’exprime devant un parterre d’acteurs hollywoodiens. Récompensée pour l’ensemble de sa carrière, elle évoque une autre performance, politique celle-là: «Il y a une performance qui m’a choquée cette année […] C’est le moment où la personne qui demandait à occuper la position la plus respectée de notre pays a imité un journaliste handicapé.» Sa démarche retient l’attention des médias, qui explicitent le propos: Meryl Streep «dénonce», «critique», «attaque» Donald Trump. Mais est-ce bien ce qu’elle fait?

Revenons au discours de Meryl Streep: elle énumère les nationalités d’acteurs présents ce soir-là. «Les étrangers et la presse» qui constituent Hollywood seraient désormais mal perçus aux USA. L’actrice exprime sa désapprobation: si la personne la plus «puissante» de l’Etat s’autorise à être «irrespectueuse» et «violente», «cela donne la permission aux gens de faire la même chose». De même, elle défend vigoureusement les médias et invite la communauté artistique à soutenir le Committee to Protect Journalists, une organisation internationale soucieuse de la liberté de presse. La comédienne clôt son propos en rappelant aux acteurs leur «responsabilité dans l’acte d’empathie», dans leur façon d’incarner des personnages qui diffèrent d’eux-mêmes.

Le lendemain, Le Figaro titre «Donald Trump contre Meryl Streep: les deux Amérique». Nombre de journaux décrivent la même confrontation entre les deux personnalités. Le Président ne tarde pas à se défendre sur Twitter: l’actrice, l’une «[d]es plus surestimées d’Hollywood», ne mériterait pas sa récompense, elle serait le «larbin» d’Hillary Clinton. Et d’ajouter: «je ne me suis jamais moqué d’un journaliste handicapé».

Monstration

Le Monde, et la presse en général, soulignent la finesse de Meryl Streep, qui dénonce la personne de Donald Trump «sans jamais prononcer son nom». La parole de l’actrice, délivrée à ses pairs, est en même temps jetée dans l’arène publique, sujette à des interprétations diverses. Or, s’il existe une institution en mesure de donner corps à de multiples interprétations, il s’agit bien des médias.

Pour l’anthropologue Daniel Dayan, un objet est toujours montré sous un angle. L’auteur parle de monstration, de cette «performance qui consiste à appeler et à moduler l’attention» d’un acteur ou d’une collectivité. L’objet donné à voir possède alors trois caractéristiques majeures: il est montré par quelqu’un à quelqu’un d’autre, sous un angle particulier, et cet angle n’est pas neutre.

Le cadrage, pouvoir des médias

Prenons un exemple: lors de l’entre-deux-tours des présidentielles françaises 2017, l’émission Forum, de la Radio Télévision Suisse, invite deux économistes. Ceux-ci ont des avis divergents sur le fait que la France puisse sortir de l’Union européenne. La journaliste les présente. Nicolas Bouzou aurait «rejoint les idées d’Emmanuel Macron». Jacques Sapir serait «proche de la Russie, contre l’appartenance de la France à l’Euro. Ce qui le rapproche d’ailleurs du FN.» Sapir rétorque: «Je ne suis absolument pas proche du Front National.» Mais la journaliste insiste: peut-on dire que «vos idées inspirent le programme économique du FN?» L’économiste répond habilement que, le cas échéant, Marine Le Pen aurait été plus claire sur sa vision de l’Euro durant le débat présidentiel de la veille.

Ici, la journaliste décrit les deux économistes comme des partisans des candidats respectifs opposés dans la présidentielle. La focale est claire: l’un est favorable à la sortie de l’Euro, comme Le Pen. L’autre pas, comme Macron. Le débat est cadré selon une dichotomie partisane. La controverse favoriserait-elle l’audience? Peut-être. Quoi qu’il en soit, Sapir refuse le cadrage, et donc la boîte dans laquelle on essaie de le mettre.

Au prisme du clash

Sur le moment, Meryl Streep n’est pas en mesure de recadrer les propos des médias. La presse internationale parle peu du prix d’excellence attribué à l’actrice. Elle ne s’attarde pas sur l’appel adressé aux comédiens d’Hollywood, afin qu’ils soutiennent la presse. The Guardian, Fox News, CNN, Le Monde, la RTS – tous attirent l’attention du public sur la personne de Donald Trump. De même que la radio opposait deux économistes, ces médias opposent l’actrice et le Président de façon binaire.

Visée sensationnaliste et polémique? Possible. Cela n’empêche pas Donald Trump de répondre sur Twitter comme si la parole de Meryl Streep lui avait été directement adressée. Les commentaires sur ses tweets abondent dans le même sens: le républicain s’est-il vraiment moqué du journaliste handicapé (lors de la campagne présidentielle)? La focale des médias génère des prises de position. Bien plus, elle est redondante avec le cadrage imposé par Donald Trump, lui aussi agonistique.

La parole de Streep à la trappe?

C’est bien un cas de monstration: le discours de Streep est donné à voir par les médias sous un angle, qui n’est pas neutre. Une focale alternative au discours de Streep aurait pu être la suivante: les valeurs que représente le gouvernement Trump ne correspondent pas à celles de la comédienne. Celle-ci met en lumière la responsabilité des médias nationaux, des acteurs hollywoodiens, voire du peuple américain dans le maintien de ces valeurs, notamment le respect et l’empathie. Elle invite ces mêmes institutions à soutenir la liberté de presse, afin de permettre un bon fonctionnement de l’espace public.

En soi, l’actrice ne s’en prend pas directement à Donald Trump. Ce dernier aurait pu ne pas réagir de façon personnelle. Les journaux auraient pu titrer autrement. Dans les faits, la réponse du Président est légitimée par le cadrage médiatique, qui réduit la dimension citoyenne du discours de Meryl Streep.

Passé à la moulinette du clash, le message complexe de l’actrice devient inaudible. Réfléchir aux implications de la monstration met en lumière ceci: ce que Meryl Streep souhaitait communiquer est passé hors champ. Souvent, l’essentiel se trouve sous nos yeux. Notre attention a seulement été captée ailleurs.

CV

Ce post a été réalisé par Camille Viennet, étudiante en Master, dans le cadre du cours Ethnographie de l’espace public délivré au printemps 2017 par Philippe Gonzalez, Laurence Kaufmann et Pierre-Nicolas Oberhauser à l’Institut des Sciences Sociales de l’Université de Lausanne. Le cours avait pour thème: «L’espace public à l’épreuve de la défiance. Enquêtes sur le phénomène Trump». Ce post participe de la cinquième saison de la démarche Expérience publique.

Illustration tirée de dizi mania

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